Sans elles, faire des emplettes au grand marché de Lomé n’est pas chose aisée. Elles aident à porter les courses de ceux qui sollicitent leur service. Entre les étals, à tous coins de rues, les « agbantéto » (en éwé, langue populaire du sud Togo) ou femmes portefaix sont reconnaissables par leur outil de travail : une cuvette en aluminium, souvent sur la tête. Du lieu d’achat jusqu’aux engins de transport, sur plusieurs mètres, voire kilomètres, elles portent les courses. Parfois, tout au long des emplettes, les femmes portefaix soulagent les acheteurs de leurs bagages. Un travail indispensable, mais pénible et précaire et sans véritable protection sociale.

Les « agbantéto », ces femmes portefaix dont le travail facilite les emplettes de milliers de clients, arpentent chaque jour les allées du marché à la recherche d’une course.

Nous sommes un lundi matin aux environs de 10 heures et le grand-marché de Lomé grouille déjà de monde. Au milieu de la foule, dans la zone dite « Abattoir », on entend « abgantétor, abgantétor ». La façon la plus commune de leur interpellation. Une dame, la quarantaine passée avec un sac presque déjà plein, peine sous le poids de ses courses. Sans hésitation, Akou Atsou, une jeune fille de 17 ans, après des échanges très rapides de civilités récupère le sac et le pose dans sa cuvette. Elles feront le chemin ensemble jusqu’à la station taxi qui dessert le quartier Agoè. Un peu plus de deux kilomètres parcourus. Cette course n’a couté que 300 fCFA à la cliente.

« Il n’y a pas de prix fixe. Le poids de la charge à porter et la distance à parcourir sont les éléments qui permettent de donner un prix au client », explique Akou. Le prix du service varie alors en raison de plusieurs critères.

Des bras supplémentaires pour les usagers

Au Grand Marché de Lomé, comme Akou, « plusieurs centaines de femmes » et de jeunes filles exercent cette activité quotidiennement. En l’absence d’un recensement récent et exhaustif, leur nombre exact reste difficile à établir. Leur travail ne consiste pas uniquement à transporter les achats du marché jusqu’à une voiture, une moto ou une station de taxi. Certaines accompagnent les clients pendant toute la durée de leurs emplettes.

Elles attendent devant chaque étal ou boutiques, récupèrent progressivement les achats et les déposent dans leur cuvette. A mesure que le client poursuit ses courses, la charge augmente. « Souvent, les courses sont très lourdes à porter. Ce n’est toujours pas facile, mais on n’a pas le choix » laisse entendre entre deux soupires, Améyo Tossa, une jeune dame rencontrée dans les envirions de la Cathédrale de Lomé.

Le temps d’une visite au marché, elles deviennent ainsi les bras supplémentaires de leurs clients. Elles les orientent et indiquent également où trouver tel ou tel produit.

Dans un marché animé où les motos-taxis sont interdits d’accès dans certaines zones, ce service répond à un besoin concret. Pour les clients qui doivent transporter plusieurs sacs ou des marchandises lourdes, les « agbantéto » permettent de faire les courses avec moins de contraintes.

« Je m’attache les services de cette dame portefaix, (ndlr, la cinquantaine passée), deux fois la semaine. Elle m’accompagne le long des emplettes. Et à la fin, elle reçoit toujours plus qu’il n’en faut », raconte Elom Kouzékpa, restaurateur à Lomé.

Pour cet habitué du Grand Marché, payer ces femmes va au-delà de la rémunération d’un « simple service ». « C’est une façon de récompenser leur courage et leur résilience », estime-t-il.

Alors qu’il range ses achats dans sa voiture, il poursuit : « Ce n’est pas un métier pour un certain âge. Mais elle surmonte les maux de la vie. Cette activité lui permet de se prendre en charge. C’est à encourager. »

Attendre, porter, repartir

Pour les « agbantéto », les journées commencent tôt et se terminent souvent tard. Entre deux courses, il faut attendre. Attendre qu’un client arrive. Attendre qu’il ait besoin d’aide. Négocier le prix du portage. Puis repartir à la recherche d’une nouvelle course.

Certaines journées sont plus favorables que d’autres. Lorsque les clients sont nombreux et les marchandises abondantes, le revenu peut être plus intéressant. D’autres jours, les courses se font rares. « Je peux finir ma journée avec moins de 2000 fcfa ou avec un peu plus », confie Akou.

Mais le lendemain, elles sont de nouveau là. Derrière chaque charge transportée se cache souvent une histoire personnelle. Certaines femmes sont arrivées dans ce métier après avoir été confrontées à des difficultés familiales ou économiques : perte d’un conjoint, manque de soutien financier, déscolarisation, grossesse précoce ou difficultés liées à la prise en charge des enfants.

Les raisons diffèrent, mais l’objectif reste le même : trouver un revenu pour subvenir à ses besoins subsistanciels et, souvent, soutenir toute une famille.

Un travail difficile pour le corps

portefaixUne femmes sous le poids de bagage au Grand Marché de Lomé

Porter quotidiennement des charges lourdes n’est pas sans conséquences. Selon Tsandja Afangnon Messan, Directeur Exécutif du Bureau National Catholique de l’Enfance du Togo (BNCE-Togo), les femmes portefaix cumulent plusieurs difficultés d’ordre économique, professionnel et social.

« Les femmes portefaix du Grand Marché de Lomé cumulent généralement des difficultés économiques, professionnelles, sociales et liées à la garde des jeunes enfants », énumère-t-il.

Parmi les principales difficultés, il cite la pénibilité du travail : port de charges lourdes et répétitif, longues heures debout ou en déplacement, fatigue physique, douleurs dorsales et articulaires, mais aussi exposition à la chaleur, à la poussière et aux intempéries.

portefaixUne femmes agée portant des charges au Grand Marché de Lomé

A cela s’ajoutent des revenus faibles et irréguliers. La rémunération dépend du nombre de clients et du volume de marchandises transportées. Il n’existe donc aucune garantie de revenu quotidien.

La vulnérabilité est particulièrement forte lorsque l’activité ralentit. A ces difficultés économiques se joignent l’absence de protection sociale, les problèmes liés à la garde des jeunes enfants, les risques auxquels ceux-ci peuvent être exposés lorsqu’ils accompagnent leur mère sur le lieu de travail, ainsi que les violences, abus ou discriminations auxquels certaines peuvent être confrontées.

Une activité encore faiblement structurée

L’activité de portefaix est connue et tolérée dans l’environnement du Grand Marché de Lomé, placé sous la gestion générale de l’Établissement public autonome pour l’exploitation des marchés (EPAM). Mais contrairement aux activités commerciales formelles, le portage reste faiblement structuré.

Le secteur ne semble pas encore disposer d’un dispositif professionnel suffisamment développé pour encadrer de manière spécifique le recrutement, l’identification, la rémunération, les conditions de travail, la protection sociale, la santé et la sécurité au travail ou encore la protection des enfants accompagnant leurs mères.

portefaixUne mère portefaix portant son enfant au Grand Marché de Lomé

Les femmes portefaix travaillent généralement de manière isolée, avec des relations directes avec les commerçants et les clients. Selon Tsandja Afangnon Messan, elles sont « totalement inorganisées ».

Des initiatives ont néanmoins été entreprises pour mieux les organiser. L’EPAM a notamment engagé un processus visant à les regrouper, à leur attribuer des numéros d’identification et à leur délivrer une carte professionnelle. Mais toutes les femmes ne sont pas encore intégrées à ce dispositif. Certaines se regroupent également en fonction de leur zone de provenance.

Des associations pour tenter de soulager leur quotidien

Face à cette précarité, des organisations et associations tentent d’apporter leur soutien. Le Bureau National Catholique de l’Enfance du Togo fait partie des structures qui œuvrent auprès de ces femmes afin de contribuer à améliorer leurs conditions de vie et celles de leurs enfants. Car leurs besoins sont nombreux.

« Elles ont besoin de tout », résume le directeur du BNCE-Togo. Logement décent, meilleure prise en charge sanitaire, connaissance de leurs droits, accompagnement économique : les besoins vont bien au-delà de la simple amélioration des conditions de travail.

Pour les acteurs qui les accompagnent, l’enjeu est aussi de les sensibiliser aux conséquences possibles de la pénibilité du métier sur leur santé à long terme.

L’objectif ne serait donc pas seulement de rendre le portage moins pénible, mais aussi de permettre à celles qui le souhaitent de préparer une reconversion : financer un apprentissage, ouvrir un atelier ou développer une activité commerciale.

Un revenu qui permet de vivre, mais pas toujours de mieux vivre

Le portage constitue une source de revenus indispensable pour de nombreuses femmes. Mais permet-il réellement d’améliorer durablement leurs conditions de vie et celles de leurs familles ?

Pour Tsandja Afangnon Messan, la réponse est nuancée. Le portage « aide ces femmes à vivre, mais il ne suffit généralement pas à leur permettre de mieux vivre ».

Une étude de la Banque africaine de développement (BAD) que cite le BNCE avait estimé les revenus des femmes portefaix du Grand Marché de Lomé entre 300 et 2 000 francs CFA par jour; donnant une indication de la faiblesse et de la précarité des revenus tirés de cette activité.

Dès lors, l’enjeu des politiques publiques et des projets d’accompagnement serait de transformer ce revenu de survie en un véritable tremplin vers l’autonomisation économique, tout en sécurisant la garde et le développement des jeunes enfants.

Quel avenir pour les « agbantéto » ?

Dans les allées du Grand Marché de Lomé, les cuvettes continuent de circuler sur les têtes. Pour les clients, elles représentent un service pratique. Pour les femmes qui les portent, elles constituent un outil de travail et, surtout, un moyen de subsistance.

Le métier ne devrait pas disparaître à court terme, estime Tsandja Afangnon Messan. Mais son avenir pourrait évoluer.

« A mon avis, le métier de portefaix au Grand Marché de Lomé ne va pas disparaître à court terme. Toutefois, son avenir devrait progressivement évoluer. Il ne s’agit pas de maintenir indéfiniment les femmes dans le portage manuel; mais de faire du métier un point de transition vers des emplois et activités économiques plus sûrs et plus rémunérateurs », explique-t-il.

Pour l’heure, les « agbantéto » continuent leur ronde. Elles portent les sacs des autres, accompagnent les clients, les orientent dans les méandres du marché et attendent la prochaine course.

Leur force ne se mesure pourtant pas seulement au poids qu’elles peuvent porter. Elle se trouve aussi dans leur capacité à revenir chaque jour, malgré la fatigue, les douleurs, les revenus incertains et les difficultés familiales, pour gagner leur vie.

Dans les allées du Grand Marché de Lomé, les « agbantéto » portent bien plus que les achats de leurs clients. Elles portent aussi la responsabilité de nourrir leurs enfants, de financer leur scolarité, d’assurer les dépenses du ménage et de maintenir leur famille à flot malgré des revenus incertains. Derrière chaque cuvette chargée de marchandises se dessine ainsi le visage d’une lutte silencieuse pour l’autonomie économique.

Ce reportage a été réalisé dans le cadre du programme « Ambassadrices Genre dans les Médias », mis en œuvre par l’Association Ekina, avec l’appui du Fonds Pananetugri, dans le cadre du projet « Comprendre et défendre les droits des femmes dans les médias au Togo ».

Alice Lawson

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